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Déc
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Ceux qui m’aiment prendront du Doliprane

Je lisais dans un article passionnant que l’internet mondial était en train de redéfinir la relation entre le praticien de santé (moi) et son client (vous).

C’est un constat avec lequel on ne peut être que d’accord. Je l’observe chaque jour : les clients sont de mieux en mieux informés. Et la relation entre le traité et le traitant s’en ressent…

Il y a encore pas si longtemps le médecin du village était la figure incontournable de la communauté, au même titre que le curé.

Et le peuple s’en remettait à lui comme on pouvait s’en remettre à Dieu.

Puis les temps ont changé. Il y a eu le Minitel. Certains en ont ri…

Aujourd’hui, ces mêmes couillons ont mis la clé sous la porte.

Parce que la révolution Internet qui a suivi a fait tomber des têtes.

La première conséquence a été une chute dramatique des consultations. Les clients s’informent d’abord en ligne, ils repoussent le moment fatidique où il faut aller voir le docteur. Ça n’a certes pas affecté les pharmaciens, loin de là. Le pharmacien est devenu l’intermédiaire numéro 1 entre le malade et sa drogue.

Nous les médecins, nous nous sommes pris une belle claque dans la tronche.

La seconde conséquence c’est que les patients viennent nous voir au stade terminal. Les cas sont bien souvent plus délicats à gérer.

Ils sont d’autant plus durs à gérer que lorsque les clients franchissent désormais la porte du cabinet, ils sont plus intelligents que jamais. Ils connaissent les antibiotiques, sont au courant des épidémies, parfois même avant nous. On ne peut plus dire n’importe quoi.

Non pas qu’on disait n’importe quoi… Mais disons qu’aujourd’hui, nous sommes tenus… Enfin on ne peut plus être aussi romantiques que par le passé. Internet nous a contraint de rentrer de plein pied dans une médecine néo-réaliste.

J’ai un collègue qui a voulu annoncer son cancer à une cliente avec un peu de poésie.

La nana a regardé direct sur Internet. Quand elle a vu que c’était un cancer, elle l’a presque trainé devant les tribunaux.

Je trouve que c’est abusé. Mais c’est de plus en plus dur de prendre les gens pour des cons.

Si seulement je travaillais à la SNCF ça ne serait pas pareil. Moi il me serait impossible d’accuser le froid pour justifier un retard entre Strasbourg et Port Bou. L’époque où on pouvait se permettre pareil mytho c’était y’a 10 ans. A présent c’est fini. Il faut se réinventer.

Je critique pas la SNCF, je m’en suis beaucoup inspiré. Quand tu prends le train, tu sais pas si tu vas être à l’heure, en cas de problème tu sais pas si tu vas être remboursé. Avec un peu de chance le wagon est pas chauffé.

Aujourd’hui, prendre le train, c’est presque un saut de la foi, ce que les Américains appellent une « lipophise ».

Il fallait que je fasse pareil. Il faut que ça marche à la confiance. Peu importe l’efficacité. L’efficacité c’est Internet. Moi je joue la carte expérience / sympathie. Et je rajoute un truc qui n’a rien à voir avec la santé : l’amour. Je joue sur la corde sensible. Je demande des nouvelles des enfants ou des parents. Je discute. Je fais des blagues.

Je suis pas là pour donner des ordres. C’est aussi ça qu’Internet a changé. Si les mecs veulent pas prendre leur préparation H c’est pas mon problème. Moi je fais du conseil médical. Une cure de Doliprane c’est quelque chose dont je vais discuter avec mon client. C’est quasiment de l’opt-in. On aime ou on aime pas, mais je crois que quand je conseille un petit cachet blanc, le client sait qu’il peut me faire confiance.

Après tout il paie assez cher pour ça.

Crédit : Getty Images

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4 Responses to “Ceux qui m’aiment prendront du Doliprane”


  1. 1 Feel
    28/12/2010 à 22:22

    Cher docteur,

    Toujours fan rien à dire, vous résumez bien le passage de la médecine paternaliste vers une plus grande autonomie laissée au patient. C’est pas forcement une mauvaise chose il faut juste éviter de ressembler au système américain où l’annonce d’un cancer ressemble plutôt à ça :

    *Mme C. entre dans le cabinet du spécialiste* (déjà passablement flippée puisqu’on lui a fait une biopsie en lui faisant comprendre que c’était peut être un cancer)
    « Bonjour docteur »
    « Bonjour madame, alors je vais rentrer dans le vif du sujet, c’est un cancer, vous avez 80% de chance d’y rester et 20% de vous en sortir, mais avec séquelles »
    « Ah » (donc là c’est le moment où elle fond en larmes)
    « Allez reprenez vous (je suis déjà en retard sur ma consultation), bon alors vous avez le choix entre le traitement A où vous allez perdre vos boyaux à force de vomir, le traitement B où vous allez perdre (définitivement) vos cheveux et l’abstention thérapeutique. Vous devez prendre une décision rapidement pour commencer le traitement. »
    « Mais docteur que feriez-vous à ma place ? »
    « Ah je ne sais pas madame, la décision vous appartient. Mais je vous laisse jusqu’à demain pour y réfléchir, on n’est pas des monstres tout de même »
    « Mais je… »
    « Aller à la prochaine, si ça peut vous remonter le moral, je sais que c’est une crise difficile à passer mais dites vous que ce sera la dernière. Aller au revoir madame. »

    Je me demande à quoi ressemble exactement une consultation avec vos patients.

  2. 2 Dr. Morisset
    29/12/2010 à 00:30

    On connait les Américains et leur besoin de faire du chiffre.
    Moi je recommande le traitement B hein. Les cheveux ça repousse.

  3. 29/12/2010 à 23:52

    Et entre temps, ça flirte avec l’aide soignante. C’est du propre ça docteur!

  4. 4 Dr. Morisset
    30/12/2010 à 15:07

    Aucun rapport.


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